''Le
plus difficiles est de partir. Mettre le pied dans la porte et sortir
de la maison tranquille. L'appartement et la chambre où tu as
culbuté des anges et des démones. Remplir les boîtes du vieux
monde, une à la fois. Les cartons s'empilent au fil des jours pour
finir par vous regarder droit dans les yeux à vous en donner le
vertige. Le départ est dans quelques heures. La veille dans les
rues, une dernière fois à se battre pour une cause qui vous anime
depuis cinq ans. On se remémore les nuits en prison, les lacrymos,
le piquetage, ''L'éternité d'un jour de grève'' dirait Lalonde. On
se remémore ces soirées clandestines à préparer une occupe où on
y rêve de déclencher une étincelle. On marche une dernière fois
avec les camarades et cette flibustière avec qui on vous aurez fait
les quatre cents coups. Ce n'est pas sans larmes que l'on quitte le
bateau, surtout lorsqu'il est troué par mille combats.
Écrire
nous mène parfois loin dans le papier.
On dit
au revoir aux vieux potes qui tiendront le fort qui continueront à
sourire sur les photos. Ils vous diront de très belles choses
faisant presque regretter le départ. Il reste mille choses à faire,
le départ est dans quelques heures, vous DEVEZ partir à temps. Vous
vous excuserez de laisser l'appartement dans ce chaos, remplit
d'odeurs et de bières et d’échos de rires. Trois ans ici, un
record, avec des frères et des sœurs, nous avions vingt ans, ce
n'était que le premier chapitre, écrit trop vite.
Le
plus difficile est de partir. On l'a déjà fait cent fois autour
d'une bière ce voyage, on a tracé mille trajets avec notre doigt
déjà usé sur les cartes en lambeaux. Les Grandes Plaines,
l'Alaska, la pacific highway, la route entre Banff et jasper, on
veut revoir Crater Lake, San Francisco encore une fois, Angel Landing
à Zion Park, ces cités en feu dans le golf du Mexique près de
Cameron la mutilée, les raffineries du Texas la nuit qui ne dorment
jamais, comme vous. Et on imagine les routes qu'on n'a pas encore
fait : la poussière de celles au Mexique, le Darien Gap avec
notre vieille bagnole si elle tient le coup, la jungle et les
montagne de la Colombie, ce lac qui touche le ciel en Bolivie et une
arrivé triomphale à Buenos aires avec avoir caressé les pingouins
de l'antartique.
Le
pied dans l'embrasure de la porte, on ne peut plus la refermer. On ne
peut plus s’asseoir dans la maison tranquille. On n'embrasse plus
de la même manière. On sent toujours ce courant d'airs sur son
corps nue ''les lendemains de grands soirs''. On se bat contre la
peur de disparaître dans le vent de la porte entrouverte. On se
surprend à choisir des boulots saisonniers, à construire des
itinéraires durant nos moments de rêveries, à économiser et à
travailler en fou, on se surprend à repousser les projets
''prenant'', à apprendre une nouvelle langue ''au cas'', à demander
des détails aux touristes que vous côtoyez dans le cadre de votre
emploie saisonnier de sous-merde. Sans vous en rendre compte, par la
porte venteuse, des artistes, des gens de la restaurations, des
cherry-pickers, des pirates entre chez vous. Et c'est avec eux que
vous êtes bien. On y parle de révolution, de la société pourrie
dans laquelle on vit et du prochain printemps gnagna. On court les
fêtes, la vitesse, le travail à la recherche d'un peu de vérité,
ou du moins, d'un peu de chaleur.
Puis,
on se dit que la vie fait bien les choses, le sac à dos est déjà
dans la voiture. Les potes vous rejoindront bientôt, ou non. Alors
seul, étranger, imposteur et inventeur de patentes dans votre
chambre de motel reconfiguré en appartement, à hacher le papier, la
table, la cuisse, le crâne, on y trouve un peu de musique, d'images
et de mots. Les fantômes vous sourient à vous faire gerber quelques
conneries clichées. On accélère donc le rythme. On ne déchiffre
plus aucune lettre. Alors on relie plus tard, et considère
l'imposture de la chose, alors on signe un nom d'imposteur afin de
rassurer le destinateur sur sa réalité. Le travail ne consiste plus
qu'en recherche, traduction, interprétation, reconstitution.
Le
voyage peut en effet commencer.
''
-Ernest
Nobsom-