mardi 28 août 2012

3.


On gravit les rocheuses en silence. On pense à Léonia, Lumilla, emman.



Un silence musico-cinématographique, avec cette impression que ce moment est vu ou créé. On se voit dans la voiture durant cet instant à la troisième personne. Devant ces grosses mères stoïques qui vous regardent passer.


Des douanières.

Parce qu'ici, on passe la frontière. On quitte un pays, le votre, et l'on ne sait pas dans quel état il sera à votre retour. Combien de guerres auront déchirés les sourires et usées la peau? Qui sera tombé dans le tranquille vide des cités beiges? Une frontière. On ne peut prévoir ce qu'il y a de l'autre côté de la clôture, mais on sait qu'elle se referme pour des années. Que l'on reviendra par l'autre côté, par bateau, à cogner à la porte un matin fatigué : ''Salut, je suis revenu.''


Peut-être pas.


Et à zigzaguer entre ces inquisitrices, on ne peut que leurs répondre intérieurement et de manière interrompue de vagues excuses et prétextes à des causes et problèmes déjà mort. Lorsque l'on refait sa vie, on ne peut que s'excuser d'arrêter l'autre.


Je me suis arrêté à Banff, pour une douche, une pause, du repos. Je me surpris les première heures à chercher les ''locals'', les travailleurs saisonniers, les gens qui ne marchent pas lentement en lichant les vitrines avec leurs grosses langues pleines de cash, ceux qui reviennent de la montagne avec leurs planches à neige et leurs visages brûlés par le soleil.

Des gens de partout dans le monde, bien souvent avec de hautes études et parfois non qui décident un matin comme ça, que la vie, c'est autre chose. Autre chose comme trouver la meilleure vague, meilleure neige, courir les cerises d'une saison à l'autre entre l'Australie, le Canada, l'Australie, sur les routes poussiéreuses de leurs vies...le ''grand partout'' le beau grand calisse de partout... travailler dans la sueur de mille restaurants, punks incognito, qui servent le champagne et cuisinent les plats a 50$ l'assiette.


N'oublions jamais que l'on crache sur une botte avant de la cirer.


Une dizaine de jours plus tard j'étais engagé dans deux restaurants à courir les tables pour quelques mois... avant l'arrivé d'une pote pour la grande aventure, la vraie. Jusqu'au boute du boute.

mardi 10 juillet 2012

2.

Traverser le pays m'aura prit quatre jours, avec un hollandais qui ne parlait presque pas, c'était parfait. Étrangement, nous apprendrons qu'il allait en Saskatchewan refaire sa vie après ses 23 premières années européennes. Il rêvait de grands espaces, de guns, avait pour idole Ron Paul et vécu dans des squattes. Son permis européen ne l'autorisait pas à conduire ici donc je conduisais, il allumait les clopes, je buvais des cafés, il ne parlait pas,. Étrangement, quatre jours passeront dans nos vies de fous, à chercher quelque chose qui nous coulait entre les doigts lorsque nous étions proche de le nommer.

Il paiera sa part d'essence en 10 et 25 cents.

Le silence et l'Ontario procurent une excellente atmosphère propice à la réflexion. On y songe à ce qui est mort et encadré. Le grand bruit de Montréal la folle s'arrête, mais l'acouphène demeure, dans le sommeil de la route. Un bruit strident dans l'oreille que vous seul entendez chez le brocanteur. La mémoire à sa poussière. Le passé ses variantes. Il se conçoit à la manière d'un Orwell, comme une matière événementielle première qui peut s'ajuster aux besoins du présent ou alors à la manière d'un Borges ou d'un Cortazar qui se questionnent toujours, entre leurs 6 planches, à savoir s'il ne s'agissait pas que d'une rêverie.

Une rêverie de brouillard dans des restaurants et des bars à se réveiller en sursaut le matin croyant avoir oublié une table et à vomir une commande. On ne pouvait jamais vraiment prédire comment une journée de travail allait se terminer. On buvait la première pinte en comptant sa caisse encore sur le ''high'' du rush, puis invariablement quelqu'un lançait la phrase magique : ''bon! C'est quoi le plan?''. Et on se retrouvait à courir Montréal du sud au nord avec des démones pis des pirates, à respecter avec zèle, disait-on, l'étymologie du mot ''pourboire''. On levait la main bien haute en jurant de ne jamais travailler dans un bureau comme ces clients beiges que nous servions, mais nous pensions tous du même souffle que cette vie de fou ne pouvait pas durer indéfiniment. Trop de gens y étaient tombés au combat.

Alors, on se rappelle de ce jour où l'on a lancé mi-bravade, mi-blague : ''heille faire le continent en char tu serais tu games?'' et que tout avait suivit logiquement. C'est dans ce processus que l'on comprend que nous n'avons pas vraiment choisi cela. À bouffer de la vitesse, de la route, lorsqu'on a goûté cette intensité, on ne peut plus l'oublier. On peut l’engourdir dans la fête et le bruit, dans les heures infinies de travail et à se promettre le soleil, on peut s'inventer mille plans de stabilités, et de ''lorsque cela sera accomplit, à ce moment je pourrai …''.

On doit assumer notre différence. Les fourmis dans le cœur, la solitude dans la tête, et un rire fréquent et trop fort en bouche, on vend ses meubles, on donne ce qui ne se vend pas et l'on prend la route avec des amis, ou seul.

À se construire un présent cette fois.


L'écriveux de patentes reviendra bien assez vite entre deux accélérations. Et le meilleur remède à ces moments d'angoisses qui vous feront comprendre le vieux folk sale, regardez devant vous : il y a une chaîne de montagnes qui prend forme après l'éternelle plaine, il y a l'océan après le désert, il y a de bels rencontres dans pleins de langues différentes après la nostalgie des jours figés.

mardi 5 juin 2012

1.


''Le plus difficiles est de partir. Mettre le pied dans la porte et sortir de la maison tranquille. L'appartement et la chambre où tu as culbuté des anges et des démones. Remplir les boîtes du vieux monde, une à la fois. Les cartons s'empilent au fil des jours pour finir par vous regarder droit dans les yeux à vous en donner le vertige. Le départ est dans quelques heures. La veille dans les rues, une dernière fois à se battre pour une cause qui vous anime depuis cinq ans. On se remémore les nuits en prison, les lacrymos, le piquetage, ''L'éternité d'un jour de grève'' dirait Lalonde. On se remémore ces soirées clandestines à préparer une occupe où on y rêve de déclencher une étincelle. On marche une dernière fois avec les camarades et cette flibustière avec qui on vous aurez fait les quatre cents coups. Ce n'est pas sans larmes que l'on quitte le bateau, surtout lorsqu'il est troué par mille combats.


Écrire nous mène parfois loin dans le papier.


On dit au revoir aux vieux potes qui tiendront le fort qui continueront à sourire sur les photos. Ils vous diront de très belles choses faisant presque regretter le départ. Il reste mille choses à faire, le départ est dans quelques heures, vous DEVEZ partir à temps. Vous vous excuserez de laisser l'appartement dans ce chaos, remplit d'odeurs et de bières et d’échos de rires. Trois ans ici, un record, avec des frères et des sœurs, nous avions vingt ans, ce n'était que le premier chapitre, écrit trop vite.


Le plus difficile est de partir. On l'a déjà fait cent fois autour d'une bière ce voyage, on a tracé mille trajets avec notre doigt déjà usé sur les cartes en lambeaux. Les Grandes Plaines, l'Alaska, la pacific highway, la route entre Banff et jasper, on veut revoir Crater Lake, San Francisco encore une fois, Angel Landing à Zion Park, ces cités en feu dans le golf du Mexique près de Cameron la mutilée, les raffineries du Texas la nuit qui ne dorment jamais, comme vous. Et on imagine les routes qu'on n'a pas encore fait : la poussière de celles au Mexique, le Darien Gap avec notre vieille bagnole si elle tient le coup, la jungle et les montagne de la Colombie, ce lac qui touche le ciel en Bolivie et une arrivé triomphale à Buenos aires avec avoir caressé les pingouins de l'antartique.


Le pied dans l'embrasure de la porte, on ne peut plus la refermer. On ne peut plus s’asseoir dans la maison tranquille. On n'embrasse plus de la même manière. On sent toujours ce courant d'airs sur son corps nue ''les lendemains de grands soirs''. On se bat contre la peur de disparaître dans le vent de la porte entrouverte. On se surprend à choisir des boulots saisonniers, à construire des itinéraires durant nos moments de rêveries, à économiser et à travailler en fou, on se surprend à repousser les projets ''prenant'', à apprendre une nouvelle langue ''au cas'', à demander des détails aux touristes que vous côtoyez dans le cadre de votre emploie saisonnier de sous-merde. Sans vous en rendre compte, par la porte venteuse, des artistes, des gens de la restaurations, des cherry-pickers, des pirates entre chez vous. Et c'est avec eux que vous êtes bien. On y parle de révolution, de la société pourrie dans laquelle on vit et du prochain printemps gnagna. On court les fêtes, la vitesse, le travail à la recherche d'un peu de vérité, ou du moins, d'un peu de chaleur.


Puis, on se dit que la vie fait bien les choses, le sac à dos est déjà dans la voiture. Les potes vous rejoindront bientôt, ou non. Alors seul, étranger, imposteur et inventeur de patentes dans votre chambre de motel reconfiguré en appartement, à hacher le papier, la table, la cuisse, le crâne, on y trouve un peu de musique, d'images et de mots. Les fantômes vous sourient à vous faire gerber quelques conneries clichées. On accélère donc le rythme. On ne déchiffre plus aucune lettre. Alors on relie plus tard, et considère l'imposture de la chose, alors on signe un nom d'imposteur afin de rassurer le destinateur sur sa réalité. Le travail ne consiste plus qu'en recherche, traduction, interprétation, reconstitution.


Le voyage peut en effet commencer. ''


-Ernest Nobsom-