mardi 5 juin 2012

1.


''Le plus difficiles est de partir. Mettre le pied dans la porte et sortir de la maison tranquille. L'appartement et la chambre où tu as culbuté des anges et des démones. Remplir les boîtes du vieux monde, une à la fois. Les cartons s'empilent au fil des jours pour finir par vous regarder droit dans les yeux à vous en donner le vertige. Le départ est dans quelques heures. La veille dans les rues, une dernière fois à se battre pour une cause qui vous anime depuis cinq ans. On se remémore les nuits en prison, les lacrymos, le piquetage, ''L'éternité d'un jour de grève'' dirait Lalonde. On se remémore ces soirées clandestines à préparer une occupe où on y rêve de déclencher une étincelle. On marche une dernière fois avec les camarades et cette flibustière avec qui on vous aurez fait les quatre cents coups. Ce n'est pas sans larmes que l'on quitte le bateau, surtout lorsqu'il est troué par mille combats.


Écrire nous mène parfois loin dans le papier.


On dit au revoir aux vieux potes qui tiendront le fort qui continueront à sourire sur les photos. Ils vous diront de très belles choses faisant presque regretter le départ. Il reste mille choses à faire, le départ est dans quelques heures, vous DEVEZ partir à temps. Vous vous excuserez de laisser l'appartement dans ce chaos, remplit d'odeurs et de bières et d’échos de rires. Trois ans ici, un record, avec des frères et des sœurs, nous avions vingt ans, ce n'était que le premier chapitre, écrit trop vite.


Le plus difficile est de partir. On l'a déjà fait cent fois autour d'une bière ce voyage, on a tracé mille trajets avec notre doigt déjà usé sur les cartes en lambeaux. Les Grandes Plaines, l'Alaska, la pacific highway, la route entre Banff et jasper, on veut revoir Crater Lake, San Francisco encore une fois, Angel Landing à Zion Park, ces cités en feu dans le golf du Mexique près de Cameron la mutilée, les raffineries du Texas la nuit qui ne dorment jamais, comme vous. Et on imagine les routes qu'on n'a pas encore fait : la poussière de celles au Mexique, le Darien Gap avec notre vieille bagnole si elle tient le coup, la jungle et les montagne de la Colombie, ce lac qui touche le ciel en Bolivie et une arrivé triomphale à Buenos aires avec avoir caressé les pingouins de l'antartique.


Le pied dans l'embrasure de la porte, on ne peut plus la refermer. On ne peut plus s’asseoir dans la maison tranquille. On n'embrasse plus de la même manière. On sent toujours ce courant d'airs sur son corps nue ''les lendemains de grands soirs''. On se bat contre la peur de disparaître dans le vent de la porte entrouverte. On se surprend à choisir des boulots saisonniers, à construire des itinéraires durant nos moments de rêveries, à économiser et à travailler en fou, on se surprend à repousser les projets ''prenant'', à apprendre une nouvelle langue ''au cas'', à demander des détails aux touristes que vous côtoyez dans le cadre de votre emploie saisonnier de sous-merde. Sans vous en rendre compte, par la porte venteuse, des artistes, des gens de la restaurations, des cherry-pickers, des pirates entre chez vous. Et c'est avec eux que vous êtes bien. On y parle de révolution, de la société pourrie dans laquelle on vit et du prochain printemps gnagna. On court les fêtes, la vitesse, le travail à la recherche d'un peu de vérité, ou du moins, d'un peu de chaleur.


Puis, on se dit que la vie fait bien les choses, le sac à dos est déjà dans la voiture. Les potes vous rejoindront bientôt, ou non. Alors seul, étranger, imposteur et inventeur de patentes dans votre chambre de motel reconfiguré en appartement, à hacher le papier, la table, la cuisse, le crâne, on y trouve un peu de musique, d'images et de mots. Les fantômes vous sourient à vous faire gerber quelques conneries clichées. On accélère donc le rythme. On ne déchiffre plus aucune lettre. Alors on relie plus tard, et considère l'imposture de la chose, alors on signe un nom d'imposteur afin de rassurer le destinateur sur sa réalité. Le travail ne consiste plus qu'en recherche, traduction, interprétation, reconstitution.


Le voyage peut en effet commencer. ''


-Ernest Nobsom-

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